La bibliothèque de l’association espérantiste de Lyon
En juin 2025, l’association Esperanto Lyon fait don de sa bibliothèque à la Bibliothèque Diderot de Lyon : ce sont en tout 27 mètres linéaires de livres qui sont transférés, soit plus de 1400 monographies et 75 titres de revues.
Si la BDL possédait déjà des ouvrages en espéranto, ce nouveau fonds constitué comme une unité à part entière permet de porter un regard concret et plus général sur la littérature espérantiste et les pratiques de lecture et de collections de la communauté espérantophone.
C’est en 1887 que la langue espéranto voit le jour, avec la publication par Lejzer-Ludwik (Louis-Lazare) Zamenhof du manuel La langue internationale.
Le projet est de proposer une langue internationale auxiliaire, facile d’apprentissage et d’accès, pour favoriser les relations pacifiques entre les pays et communautés. Bien qu’encore hésitant, le projet linguistique rencontre un certain succès et se développe rapidement de manière internationale, notamment dans les contextes de guerres : dès la fin du XIXe siècle et particulièrement au début du XXe siècle, une culture espérantophone à proprement parler se développe1.
L’espéranto ne se réduit pas à sa stricte dimension linguistique orale. En effet, si la langue est encore aujourd’hui parlée par près de 100 000 locuteurs dans le monde, elle s’accompagne également de plusieurs phénomènes : d’une part, l’existence dans l’espace public avec la constitution d’associations espérantistes ou de congrès annuels, d’autre part le développement d’une littérature espérantophone. C’est la coexistence de ces différents aspects qui permet de parler de culture espérantophone.
Du fait du développement de cette littérature et culture espérantophone, il est possible de se poser la question suivante : que trouve-t-on dans les bibliothèques espérantistes ?
La ville de Lyon est un pôle important de l’Espérantie, c’est-à-dire l’aire géographique, linguistique et culturelle de l’espéranto. C’est en 1902 qu’est fondé le Groupe Espérantiste de Lyon, soit seulement 15 ans après les premiers pas de la langue de Zamenhof. En 1904 est créée l’Amicale Espérantiste, puis en 1910, le Cercle Espérantiste de Lyon. Ces deux associations sont regroupées en 1946 pour former la Société Espérantiste de Lyon, qui prendra en 1982 le nom de Centre d’Esperanto de la Région Lyonnaise (CERL) et enfin en 2018, le nom Espéranto Lyon2.
Dès les premières années de ces associations, les collections se sont progressivement constitué par divers moyens : l’achat de monographies neuves ou d’occasion, notamment lors de salons locaux comme Primevère, l’abonnement à des périodiques et les dons ou legs de bibliothèques personnelles. Les marques de provenances, comme les ex-libris et les dédicaces, sont donc particulièrement nombreuses et variées. Elles témoignent des différentes vies et parcours des livres conservés, permettant ainsi d’apercevoir la sphère espérantiste lyonnaise, ne se limitant pas aux murs de la ville.
La bibliothèque se construit progressivement en suivant deux lignes directrices d’acquisitions : les ouvrages en espéranto et les ouvrages traitant de l’espéranto. Ainsi sont présents des livres et périodiques en langues françaises – ou plus rarement en langues étrangères – ayant pour sujet la langue internationale. Toutefois, cette catégorie ne comprend qu’une cinquantaine d’ouvrages et ce sont les documents rédigés en espéranto qui représentent la majeure partie de la collection.
Les collections de l’association comprennent des ouvrages s’étendant de 1904 à 2020. Les premiers ouvrages en espéranto apparaissent dès la fin des années 1880, dans la lignée de la Langue internationale de Zamenhof. Toutefois, la production espérantiste est encore alors balbutiante : les écrivains apprennent à maîtriser la langue et s’essaient pour cela aux traductions et à la poésie. L’absence de livres antérieurs à 1904 pose question, mais cela s’explique peut-être par les dates de création des associations espérantistes lyonnaises. Si les monographies et périodiques du XXIe siècle sont présents en moindre quantité par rapport aux documents du XXe siècle, leur présence témoigne de la permanence du mouvement espérantiste.
Du fait de l’aspect transnational – voire anational – de l’espéranto, les nationalités représentées dans les ouvrages conservés sont très variées : éditeur·ices, auteur·ices, traducteur·ices, sujets, langues des éditions bilingues, textes d’origines traduits… Ces nationalités recoupent en certains points la carte de l’Espérantie : ce sont essentiellement les pays d’Europe, d’Asie orientale et d’Amérique qui sont représentés.
S’il est délicat de projeter a posteriori des raisons et motivations justifiant l’acquisition et la conservation de ces documents en particulier, cette collection permet malgré tout de comprendre ce qui était lu, produit et valorisé dans les pratiques espérantistes lyonnaises, françaises et internationales. Les monographies incluent une importante part de littérature de fiction déclinée sur divers genres traditionnels, mais également plusieurs autres thématiques, plus ou moins « intellectuelles ».
Romans traduits
Dès les premières années d’existence de la langue auxiliaire, les espérantistes s’approprient la langue en traduisant des textes de toutes langues. L’exemple le plus marquant de ce phénomène est la traduction des livres de la Bible par Louis-Lazare Zamenhof. Ce phénomène se poursuit tout au long du XXe siècle et s’illustre dans le fonds espéranto de la BDL par la conservation de « classiques » traduits en espéranto. Certains de ces livres proposent également des versions bilingues des textes, soulignant la perspective éducative de l’espéranto, pensée comme une langue artificielle et auxiliaire à apprendre.
Romans originaux
C’est en 1907 que paraît le premier roman original écrit en espéranto : Kastelo de Prelongo du docteur Henri Valienne. Par la suite, l’écriture originale en espéranto gagne en importance et un certain nombre d’auteurs et autrices s’imposent pour cela dans la culture espérantophone : Stefan Engholm, Julio Baghy, Jean Forge, Reto Rosseti, Johan Valano, Raydmond Schwartz… La bibliothèque de l’association Espéranto Lyon conserve un certain nombre de ces nouveaux « classiques ». William Auld, poète écossais espérantiste, propose une liste de lectures de base pour l’apprentissage de la langue, donc certains livres se retrouvent dans le fonds.
Tous les auteurs et autrices conservé·es dans le fonds ne sont cependant pas des « classiques » ou des « célébrités ». Un certain nombre de livres publiés mettent en lumière des amateur·ices s’essayant à l’écriture en espéranto.
Anthologies
Une cinquantaine d’anthologies est également présente. Ces recueils de textes par auteur·ices ou par origine représentent une importante période chronologique et aire géographique.
Poésie
Créateur de l’espéranto, Lejzer-Ludwik Zamenhof est également précurseur dans l’écriture de poèmes dans cette langue, avant même les premiers romans originaux. Dans le fonds espéranto de la BDL se trouve ainsi de la poésie originale ou traduite, en vers ou en prose.
Théâtre
De la même manière, des œuvres théâtrales traduites et originales sont conservées dans le fonds.
Littérature jeunesse
La littérature jeunesse est un domaine essentiel dans la construction d’une culture et d’une littérature. L’attrait de la langue pour la jeunesse est précisément l’une des raisons pour lesquelles les langues artificielles du XIXe et XXe siècles peinent à se démocratiser : l’espéranto est en effet une langue maternelle pour un nombre très réduit de personnes, ce qui explique sa lente diffusion. Des ouvrages dédiés spécifiquement aux enfants et adolescents sont conservés dans ce fonds : ces livres sont identifiés par leur dimension éducative ou ludique, leur niveau intellectuel, les thématiques abordées et les illustrations présentes.
Fonctionnement et étude de l’espéranto : livres théoriques et pratiques
La bibliothèque de l’association espérantiste de Lyon avait non seulement pour fonction de proposer un accès à la littérature espérantophone, mais aussi d’accompagner les personnes dans l’apprentissage de la langue. C’est pourquoi une importante partie de la collection est constituée d’ouvrages dédiés à l’espéranto en tant que langue : dictionnaires, lexiques, grammaires, livres d’apprentissages, études linguistiques… Le fonds ne se limite pas à un apprentissage franco-espérantiste mais il intègre un grand nombre de documents en langues étrangères.
Au-delà de l’espéranto, plusieurs ouvrages sont consacrés à la linguistique de manière générale ou à l’étude d’autres langues, y compris d’autres langues artificielles telles que l’ido, descendant direct de l’espéranto.
Histoire de l’espéranto
Près de 100 livres sont consacrés à l’histoire locale et internationale de l’espéranto, en tant que langue mais également en tant que projet humaniste et pacifiste. Ces livres sont autant consacrés à la documentation qu’à la promotion de ce mouvement.
Religion
Un des premiers travaux espérantophone de Zamenhof est la traduction des livres de la Bible. Plusieurs religions et courants spirituels sont par la suite traités par la communauté espérantophone (catholicisme, judaïsme, Islam, bouddhisme, quakerisme). Certains jeunes mouvements, comme le bahaïsme et Ōmoto, s’appuient sur l’espéranto en raison de ses prétentions internationales.
Littérature scientifique
Si la littérature scientifique est bien représentée dans les périodiques, peu de monographies sont consacrées à ce sujet. On trouve néanmoins près de 20 livres traitant de sujets relatifs aux sciences « dures » et plusieurs répertoires de vocabulaire technique.
Travaux universitaires
La bibliothèque espérantiste a également conservé plusieurs travaux universitaires, mémoires et thèses, ayant pour sujet d’étude l’espéranto, comme langue ou mouvement.
Sciences humaines et sociales
Près de 200 documents concernent les sciences humaines et sociales, c’est-à-dire l’histoire, la politique, la sociologie, la géographie, la philosophie, les arts… Des thématiques plus variées et moins scolaires sont également représentées, comme les biographies de personnalités espérantistes ou contemporaines.
Quelques particularités
La collection comprend plusieurs particularités : brochures, partitions, cartes, guide de tourisme …
En conclusion, l’offre de lecture que représente la collection est tout aussi variée que ce qui se retrouve usuellement dans les bibliothèques françaises de cette époque. La particularité et l’artificialité de l’espéranto n’empêchent pas la production d’une littérature aux formes et sujets multiples. Plus encore, c’est peut-être précisément cet aspect artificiel qui conduit à une recherche d’exhaustivité pour solidifier cette culture espérantophone en devenir.
Certaines thématiques restent cependant absentes du fonds conservé. Par exemple, on ne trouve pas de livres de cuisine, qui sont pourtant des éléments relativement incontournables de toutes cultures ((le site Bonan Apetiton propose des recettes en espéranto, soulignant ainsi que ce sujet est bel et bien conscientisé, mais absent de la bibliothèque. Le mouvement espérantiste est particulièrement proche des mouvements végétariens et végans, notamment en raison des motivations communes de pacifisme. Bonan Apetiton : vegetaraj bongustaĵoj en Esperanto. Consulté le 02/06/2026 : <https://apetito.ikso.net/>). De la même manière, le fonds d’espéranto ne comprend pas ou très peu de livres de bricolage, de vulgarisation scientifique, de bandes dessinées… Il faut certes souligner la présence des guides de voyages, de lexiques techniques et d’usuels de grammaire, mais la littérature pratique du quotidien semble absente. Elle semble cependant davantage représentée dans les périodiques conservés, qui constituent près de la moitié du volume de la collection.
Billet rédigé par Firmin Petiteau
Étudiant en Master 2 Histoire, Civilisations et Patrimoine – Culture de l’Écrit et de l’Image
École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques
Bibliographie et sitographie
CREUSOT, Thomas. Espéranto et espérantisme en France. L’utopie en pratique. Paris : Perrin, 2025. « Hors collection », p.368. Consulté le 11/05/2026. Disponible sur le web : <https://shs.cairn.info/esperanto-et-esperantisme-en-france–9782262105983?lang=fr>
Espéranto Lyon [site web]. Consulté le 01/06/2026.<https://esperantolyon.org/>
MINNAJA, Carlo et SILFER Giorgio. Historio de la esperanta literaturo. La Chaux-de-Fonds, Svislando : Kooperativo de Literatura Foiro, 2015. 748 p.
Wikipedia. Littérature espérantophone. Consulté le 02/06/2026. Disponible sur le web : <https://fr.wikipedia.org/wiki/Litt%C3%A9rature_esp%C3%A9rantophone>
- GIORDANENGO, Claire, 2020. « Un fonds en espéranto à la Bibliothèque Diderot de Lyon ». Interfaces. Livres anciens de l’Université de Lyon.<https://doi.org/10.58079/m084> [↩]
- <https://esperantolyon.org/> [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Interfaces/fonds anciens BU Lyon (24 juin 2026). La bibliothèque de l’association espérantiste de Lyon. Interfaces. Livres anciens de l'Université de Lyon. Consulté le 15 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16gaa





















































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